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La part du colibri

Le retour à la terre des architectes

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Le retour à la terre des architectes

Face aux impératifs climatiques, de plus en plus d’architectes se tournent vers des moyens de construction alternatifs et plus respectueux de l’environnement. Parmi eux, quelques associations militent pour revaloriser l’utilisation de la terre comme matériau de construction.

Lever les yeux au ciel et constater qu’on est entourés de béton, d’acier, de fonte et de verre, comme prisonniers d’une cage de modernité, d’une cage tout en nuances de gris ; ça vous dit quelque chose ? Rêver fugacement de forêts, d’étendues verdoyantes, du calme d’une chute d’eau, puis se faire réveiller par une voiture qui pile et vous klaxonne. Si vous vivez en ville, vous pouvez probablement comprendre de quoi je parle. Pour endiguer l’exode urbain massif mais aussi pour contribuer au bien-être des citadins, certains architectes se penchent sur des moyens alternatifs de construire et de repenser la ville. De nombreuses solutions ont ainsi vu le jour : murs végétaux, potagers urbains, écoquartiers, etc. en sont autant d’exemples. Aujourd’hui, à LPDC, on a décidé de vous en présenter une, révolutionnaire de par son évidence, extraordinaire de simplicité.

Dans un monde où l’on nous répète constamment que nos réserves en ressources périclitent, qu’on se retrouvera un jour ou l’autre, mais en tout cas vraisemblablement, à court des matériaux jusqu’alors essentiels à notre vie quotidienne, les alternatives simples mais crédibles se font rares. Et pourtant il y en a. Les trois gars à l’origine d’EarthLab en sont un exemple frappant. Leur mission ? Revaloriser l’utilisation de la terre, matériau de construction millénaire mais oublié, tombé en désuétude au profit des tours de Babel en polyméthacrylate de méthyle (compte-triple, scrabble !) et autres Burj Khalifa visant le ciel, oubliant dans leur course à la fois d’où elles proviennent et où elles finiront.

Pourtant, bien qu’étant un fervent partisan des solutions innovantes et écologiques, j’étais un peu sceptique en assistant à leur conférence. Créer des maisons en terre, vraiment ? Alors qu’on a des matériaux beaucoup plus résistants ?

On a quand même un peu évolué depuis les Mésopotamiens … Je suis donc allé tailler une bavette avec nos camarades suédois d’EarthLab, histoire d’en savoir plus et d’obtenir quelques réponses.

R.V : « Pourquoi vous pensez que la terre n’est quasiment plus utilisée comme matériau de construction ?

E.L. : Il y a pas mal de raisons à cela. Déjà, à cause d’un stéréotype selon lequel la terre n’est pas un matériau assez résistant ou qu’elle est réservée aux pauvres. Mais il y a aussi un manque général d’information et de connaissances de ce matériau, et donc de régulations sur son utilisation. Pourtant, malgré quelque inconvénients (utiliser la terre demande un travail intensif et peut élever les coûts de production [par rapport à un édifice en béton construit par un travailleur détaché surexploité et sous-payé (note de l’auteur)]), la terre offre de nombreux avantages : déjà c’est assez esthétique, c’est un matériau entièrement naturel, avec un effet quasiment neutre sur le climat, c’est une véritable masse thermique (la terre emmagasine la chaleur pendant le jour et la redistribue la nuit), et les constructions en terre produisent un environnement intérieur sain. 

R.V : D’accord. Mais c’est à la portée de tout le monde de construire une maison en terre ?

E.L. : Oui, c’est ce qu’on pense, ça devrait être accessible à tout le monde ! Bon, il y a quand même quelques prérequis. En règle générale, il faut que la terre soit composée d’environ 30% d’argile et de 70% de sable ou de cailloux.

R.V : Et c’est vraiment résistant ?

E.L. : Ça dépend du climat et de la conception. Mais il y a des exemples de constructions en terre qui ont des centaines d’années, comme les Tulou chinois ou l’Alhambra en Espagne.

R.V : Dernière question : vous avez pu mettre tout ça en pratique ? Ou vous n’en êtes encore qu’au stade du projet ?

E.L. : Non, on a notamment travaillé sur un gros projet au Mexique, La Rejoyada. C’était notre premier gros projet, on a voyagé jusqu’à Mexico et travaillé avec des entrepreneurs locaux.

R.V. : Et ça s’est passé comment ?

E.L. : Ils étaient sceptiques au début… Mais ils ont rapidement appris comment s’y prendre et ont été impressionnés par le résultat ! »

  

 

Fort de toutes ces réponses, contaminé par leur enthousiasme, je me suis pris à espérer naïvement. Voir des buildings en terre défier le ciment, des logements sociaux aussi bien que des villas luxueuses sortir de terre et un peu moins des bétonneuses, des villes et villages moins déformés par les éruptions grisâtres … Que la vérité de la terre vienne tempérer la frénésie de notre bien triste modernité. Qu’un futur lobby de la terre émerge et fasse rapidement des pieds-de-nez à Lafarge et compagnie. Car, comme le rappelait Jean Dethier* : « La terre crue, c’est le matériau anticapitaliste par excellence. On ne peut pas la vendre puisqu’elle est là sous vos pieds, dans votre lopin. Elle n’intéresse aucune banque […] ni aucun groupe industriel puisqu’elle ne peut être source de profit »1. Alors, de la part d’un jeune un peu rêveur : amis architectes et urbanistes, redescendez sur terre !

*Architecte-urbaniste et ancien conseil au Centre de création industrielle du Centre Pompidou.

1 : Cité dans « La construction en terre, une technique performante et écologique entravée par les lobbies du ciment » de Sophie Chapelle, Bastamag, 28 Octobre 2016.

 

 

Pour aller plus loin :

Site Web d’EarthLab studio : https://earthlabstudio.com/

Conférence TEDx d’EarthLab Studio : https://www.youtube.com/watch?v=zGM2U00fYMM

Association française promouvant l’utilisation de la terre : http://craterre.org/

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